UN VOYAGE. Par Philippe MELONI

21 03 2010

Arrivé au Congo par les airs, je fus très surpris par la petite taille de l’aéroport de Njilli et par la vétusté de son équipement pour un endroit qui se veut être l’aéroport international de ce grand Congo.

Kinshasa est une ville énorme, c’est la plus grande d’Afrique. D’aucuns disent que sa population dépasse les dix millions d’habitants. Je n’ai aucun chiffre mais c’est grand, vraiment très grand.

En visitant le quartier de ‘La Gombe’ qui regroupent les ambassades et qui est considéré comme un quartier résidentiel, j’ai pu mesurer l’état de pauvreté et de délabrement de ce pays.

Des enfants, jeunes et moins jeunes, se sont lancés à ma poursuite, me demandant de l’argent. Je leur ai donné ce que j’avais. Ces enfants sont des Shéggés, ils seraient plusieurs milliers à Kinshasa. Ils naissent dans les rues, y vivent de vols et de mendicité ; ce sont des vagabonds qui évoluent en ville. C’est déjà la troisième génération de Shéggés. Dans les rues vivent mélangés pêle-mêle, grands parents, parents et enfants. En continuant ma visite, un restaurant m’interpelle. On y mange toutes sortes de viandes de brousse, brochette de croco, singe, pangolin, agouti, cibissi,…

Dans la rue, la tension est palpable, des élections sont prévues pour très bientôt. Les gens attendent beaucoup des élections, ils espèrent qu’elles vont améliorer leur niveau de vie et apaiser leur souffrance. Mais les bureaux de vote ne sont pas prêts, l’organisation et les fonds manquent encore et les élections risquent d’être reportées à l’année prochaine. Le peuple congolais a juré de tout brûler, piller et détruire si les élections n’ont pas lieu. Il prévient qu’il commencera par manifester. Les politiques ont répondu clairement et avec autorité : interdiction de manifester ! Pour être bien sûr de se faire bien comprendre, la police spéciale anti-émeute patrouille en ville, deux par deux, au volant de jeeps noires chargées de six à huit colosses aux armures noires, lunettes noires, casques et gants noirs, armés de lance-flammes et mitraillettes flambants neufs. Les ordres sont clairs : le jour des élections, interdiction formelle de circuler et de manifester ! Sans compter l’impressionnante armée de la MONUK (Mission des Nations Unies pour le Kongo). Dans les casernes, les soldats congolais, n’ayant pas touché leur solde depuis belle lurette, se rebelleraient en cas de soulèvement populaire.

La peur se diffuse de plusieurs manières, mais celle qui me choque le plus, c’est Katakata, l’égorgeur tronçonneur. Un fantôme hante les nuits kinoises, personne ne sait rien de lui sauf que l’imaginaire collectif lui attribue des meurtres en série, relatés dans la presse le matin. Il s’appelle Katakata. Les photos, en couleur, sont horribles : mains, têtes, pieds découpés, thorax comme dévoré par un fauve. Fausses rumeurs, propagandes et mensonges, photos, terrorisent cette ville à l’approche des élections. Elles célèbrent ainsi, en symphonie macabre et silencieuse, les éternelles noces de la Peur et sa plus fidèle épouse : la Haine.

Le fameux jour des élections arrive alors et elles n’ont pas lieu. Les plus courageux manifestent mais ils n’ont pas d’armes et la police anti-émeute ne badine pas. Certains n’ont pas survécu mais combien, je ne sais pas.

Kinshasa est de plus en plus grande. Chaque jour sera encore un peu plus difficile. Il faudra encore attendre de longs mois pour les prochaines élections. On a déjà commencé à enrôler et répertoriés les futurs votants. On incite ainsi tout le monde à avoir sa carte d’électeur, elle sert aussi de carte d’identité. J’hésite à m’en faire faire une. Je ne suis pas congolais mais, il suffit d’amener quatre témoins qui certifient que vous êtes bien congolais. En tout cas, le peuple veut vraiment les élections, pour lui, ce sont les élections qui vont tout arranger.

Les problèmes africains ont des racines profondes, et certains d’entre eux, -comme les continuelles divisions ethniques et tribalistes-, remontent à bien avant la colonisation. Ces politiques divisionnistes et désunionistes ont été du pain béni pour ceux qui voulaient s’enrichir, piller et conquérir l’Afrique.

Comme nous le rappelle Hannah ARENDT, il est essentiel que les citoyens s’expriment, dialoguent, puissent librement critiquer ce qui ne va pas dans la pratique du ‘discours’. ARENDT dit : « Nous avons coutume aujourd’hui de ne voir dans l’amitié qu’un phénomène de l’intimité, où les amis s’ouvrent leur âme sans tenir compte du monde et de ses exigences. […] Aussi nous est-il difficile de comprendre l’importance politique de l’amitié. Lorsque, par exemple, nous lisons chez Aristote que la philia, l’amitié entre citoyens, est l’une des conditions fondamentales du bien-être commun, nous avons tendance à croire qu’il parle seulement de l’absence de factions et de guerre civile au sein de la cité. Mais pour les Grecs, l’essence de l’amitié consistait dans le discours. Ils soutenaient que seul un « parler – ensemble » constant unissait les citoyens dans une polis. Avec le dialogue se manifeste l’importance politique de l’amitié, et de son humanité propre. Le dialogue (à la différence des conversations intimes où les âmes individuelles parlent d’elles-mêmes), si imprégné qu’il puisse être du plaisir pris à la présence de l’ami, se soucie du monde commun, qui reste « inhumain » en un sens très littéral, tant que des hommes n’en débattent pas constamment. Car le monde n’est pas humain pour avoir été fait par des hommes, il ne devient pas humain parce que la voix humaine y résonne, mais seulement lorsqu’il est devenu objet de dialogue. Quelque intensément que les choses du monde nous affectent, quelque profondément qu’elles puissent nous émouvoir et nous stimuler, elles ne deviennent humaines pour nous qu’au moment où nous pouvons en débattre avec nos semblables. Tout ce qui ne peut devenir objet de dialogue peut bien être sublime, horrible ou mystérieux, voire trouver voix humaine à travers laquelle résonner dans le monde, mais ce n’est pas vraiment humain. Nous humanisons ce qui se passe dans le monde en nous parlant, et, dans ce parler, nous apprenons à être humains»

Au Congo, le pays se nomme officiellement ‘République Démocratique du Congo’, tout comme on parlait, déjà du temps de Léopold II, d’ « Etat Indépendant du Congo ». Le langage est ici loin, très loin de la réalité. Qu’est-ce qu’une république, une démocratie, un Etat… indépendant par rapport à quoi ? En tous cas rien ne fonctionne ici ou peu de choses, tout est faux ou presque : les frontières, l’hymne nationale, le nom, le président…

Après une discussion avec un congolais sur le fait que l’hymne national congolais soit en français, le congolais n’a cessé de ma répéter qu’il faut d’abord nourrir les gens avant de penser à l’hymne.

Philippe MELONI

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