LE TEXTE DE LA SEMAINE

7 06 2008

 

MISSION SUICIDE
Jean-Luc PENING (in lecon 2 : Maudit poisson! Pourquoi avoir été aussi bon?
Les délires de la mondialisation)

23 décembre 1999. Il doit être environ minuit. Les portes du 130 s’ouvrent doucement. Notre mission est très simple : tuer, blesser, casser physiquement, casser moralement. Tuer, blesser, casser. Espoir de retour : zéro.

Cela fait un bon moment que nous survolons la jungle à faible altitude et, malgré la vitesse, un air chaud et humide nous imprègne. Les faibles lampes qui éclairaient l’intérieur de la carlingue se sont éteintes. Dehors, dedans c’est le noir complet, par le trou béant le vide. On approche.

Dès que le copilote aperçoit la moindre petite lueur d’un village, forcément d’une position ennemie, il fait un signe au sergent. Et celui-ci, sans un mot, sans ménagements nous pousse, par petits groupes d’une dizaine, dans le vide, dans le noir, dans l’inconnu. Pas le choix. Ca y est, c’est à mon tour. J’ai sauté. L’air est vraiment chaud. Le vrombissement des moteurs fait tout doucement place au sifflement du vent, l’odeur de graisses fait place à celle de la terre humide. Parti sans retour avec cette machine à tuer qui me brûle les tripes.

J’en arrive à rêver que je raterais mon atterrissage, que je tomberai dans une rivière, que mon corps se disloquera au sol. Que j’échouerai dans ma mission. Au moins le cauchemar sera vite fini, au moins je mourrai seul. Cette chute vers le sang, les pleurs, me paraît interminable. La vie est absurde. Finir comme ça alors que tout avait si bien commencé.

A peine né j’étais arrivé un soir de Noël dans ma famille rose d’accueil. Tout de suite ma Maman, Mimi 3 ans et demi, m’avait entouré de son amour dix fois plus grand qu’elle. J’étais heureux dans ses bras, heureux de partager tous ses repas avec elle, même si après je devais passer sous la brosse froide pour enlever les taches de chocolat qui emplissaient mon visage. Heureux de passer toutes mes nuits à ses côtés à écouter ses confidences et ses rêves de fée. Un paradis tout rose. Il faut dire qu’avec mes grands yeux, mon nez doux et mes petits bras accueillants j’avais tout pour remplir ma mission : plaire aux enfants, les rendre heureux. Quel plaisir. Moi aussi j’étais heureux comme un bon ours en peluches peut l’être. J’essayais avec mes moyens limités de jouet de leur rendre tout l’amour qu’ils me donnaient. J’aurais tout fait pour eux. Tous les enfants étaient mes amis.

Quinze années de bonheur parfait. Et puis la vieillesse arrive, on devient un peu sale, un peu moins présentable avec une oreille déchirée. Mais surtout Mimi est devenue Mademoiselle Myriam qui, bien qu’elle se confiait encore à moi, me cachait dès que quelqu’un venait. Jusqu’au jour où un garçon a pris ma place dans le lit et que j’ai été exilé dans une boite en carton.

J’aurai pu terminer ma vie de nounours doucement ainsi en attendant le regard émerveillé d’un petit bébé. Et bien non, je suis parti, un matin d’automne, avec mes collègues, dans un grand sac plastique. Pour la bonne cause. Il était écrit sur ce sac : Pour la Noël des enfants du tiers-monde. Une bonne cause. Mais ce que Mimi ne savait pas, non, maintenant, je suis sûr qu’elle ne le savait pas, c’est qu’avant de m’envoyer faire fleurir les sourires sur les visages des petits enfants de la jungle, j’avais été sélectionné pour mon aspect sympathique et attirant. Que des grandes personnes m’avaient amené dans un drôle d’endroit où des drôles de docteurs avaient ouvert mon petit ventre, avaient retiré une poignée de peluches à l’endroit où devait battre mon cœur et y avaient mis un objet métallique avec minuterie.

Un choc ! Je suis arrivé au sol. Malheureusement entier. Il fait noir, silencieux. Mes compagnons ; la petite voiture, la poupée, les boites de conserve et la chaussure ont dû tomber pas loin d’ici. Pourvu que je sois dans un endroit inaccessible, que la pluie m’emportera, que plus jamais un enfant ne portera son regard sur mes doux yeux, plus jamais, plus jamais…

Un petit clic s’est déclenché dans mon ventre, horreur la machine est en route, prête à agir à la moindre caresse. Le soleil se lève, des rumeurs s’approchent. NON les enfants, non mes amis, ne me touchez pas, ne me touchez pas !!! Je suis devenu un monstre, une machine à tuer, une machine à arracher des bras, à éteindre tous les sourires, je suis devenu votre pire ennemi, un nounours piégé avec une mine dans le ventre…

Je voudrais pleurer, pleurer sur la folie de ceux qui ont fait de moi un tueur. Je voudrais crier : “Hé les adultes, arrêtez vos jeux qui n’amusent personne, laissez vivre la vie. Arrêtez de détruire des enfances pour quelques liasses de pouvoir…”. Je veux crier mais qui peut écouter le cri muet d’un vulgaire jouet, d’un vulgaire ami des enfants???

NON les enfants ne me touchez pas, la guerre a fait de la beauté de votre amour une arme cruelle.

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